Avant les diverses voies et embûches de toutes sortes qui vont jalonner sa vie, au tout début, dans les premières années qui suivent le choc de ce premier passage vers la vie, dont il ne se souviendra jamais, quoiqu’il fasse, une menace s’inscrit pourtant, tronquée, dans l’exclamation qui tombe de haut sur l’enfant : “attention à toi , si tu n’es pas sage “
C’était la suprême insulte, celle sur laquelle elle butait à la moindre peccadille, celle qui faisait mourir le vilain mot sur ses lêvres, lui ôtait l’envie de grogner, et la forçait à avaler l’asperge vinaigrette, dont elle détestait tout : le gout, l’odeur, la forme et la couleur.
Nourrie d’épais albums dorés et roses, elle se devait de l’être, sage, en tous lieux et circonstances. Il lui fallait se conformer à cette étiquette du savoir-vivre enfantin, enseignée très tôt, et qui prétendait la rendre semblable aux enfants qui se découpaient fièrement sur les illustrations, campés sur leurs petits mollets ronds, chaussettes bien tirées, entourés de poneys et de bicyclettes moyennageuses.
Et elle l’était, sage. On travaillait fort, dans sa famille, pour faire d’elle une petite fille modèle. Pourtant, de cet ancien moule, elle garde encore, en creux, les traces de Sophie Fichinni pleine de taches et d’égratignures, et de cette autre enfant un peu sauvage, découverte dans une bande dessinée en images d’Epinal, cette petite rigolote insolente et taquine, Claudine, dont elle avait fait son amie de coeur. Dans les histoires qu’elle se racontait à la dérobée, le soir, dans l’obscurité de sa chambre, elles se ressemblaient point pour point toutes deux, des cils aux orteils.
Claudine, dans l’album, habitait à Paris. Les illustrations la représentaient habillée et coiffée court, en tous points semblables aux photos de la petite fille, celles qui paradaient dans l’album de famille où l’on gardait fièrement les petits carrés de carton brillant. Ils jalonnaient la petite vie des enfants, de leur naissance aux noëls, du premier vélo aux baptêmes, jusqu’à la gloire de la Première Communion, et même au delà.
Claudine vivait, disait l’histoire, dans un appartement. L’enfant était passée sans s’arrêter sur ce mot incompréhensible : ils habitaient tous, ses amis et elle, dans les vieilles maisons de son petit village ; son univers se limitait à la ville voisine, où habitaient ses grands parents paternels. Elle ne connaissais personne qui habitât un appartement. Et Paris était au bout du monde, du coté des grands espaces glacés où vivait Maria Chapdelaine. Très loin, très vague, mystérieux, un peu effrayant et pour tout dire inaccessible.
” Si tu n’es pas sage …! ”. C’était le point culminant de l’apostrophe, l’apothéose de l’indiscipline, la paralysie assurée, l’acier tranchant contre lequel venaient se briser ses velléités de révolte.
“Si tu n’es pas sage…? ” Qu’allait-il lui arriver ? elle ne se posait pas la question, craignant la réponse, refusant de se hasarder dans ce chemin lugubre et sombre d’où lui viendrait, pour peu qu’elle s’y aventurât, le malheur le plus noir : la désapprobation, le rejet, peut-être même l’indifférence, qui est le stade le plus avancé vers la mort.
C’est avec de telles peurs qu’on ligote l’enfance. Elle avait très tôt compris qu’elle devait à tout prix protéger l’amour sans borne qu’elle vouait aux adultes qui l’entouraient. Il suffisait de se conformer à quelques règles de bienséance, somme toutes bien simples à retenir ; il suffisait de ne pas céder à l’envie de s’écarter des normes préfabriquées ; cette envie sauvage, brutale, de dire Non à tout, qui la traversait parfois.
Pourtant, il y avait des jours où l’envie était plus forte que la peur. Le coup d’oeil froid de sa mère, le silence réprobateur de son grand père, la main ferme de sa grand mère avaient beau parer au feu, le diable – qui d’autre aurait pu ? – la poussait, comme tout le monde et ma petite amie Pomme, à dire merde, et même pire. Les adultes présents en rougissaient : ” Où, mais où donc, a-t-elle apprit ce mot ? ” s’indignaient-ils. Ils oubliaient – c’est ainsi que, bien avant que la maladie d’Alzheimer fasse la Une de tous les journaux à grands tirages, elle apprît que les adultes perdent la mémoire très tôt – ils oubliaient, donc, tout simplement, qu’elle vivait au quotidien en compagnie des charretiers et à l’ombre des vignerons, pour qui le mot tonitruant tenait lieu de fond sonore et de ponctuation, dans les conversations rieuses, à l’ombre des soirs de juin.
La sagesse lui était nécessaire comme un paravent ; elle la protégeait des zones inconnues dans laquelle elle n’avait pas encore le droit de s’aventurer. Ces zones d’ombre et de lumière, lumineuses, opaques, transparentes, velours de soie luisants doucement sous la clarté de la lune, l’attiraient comme le livre neuf jamais lu, la maison aux portes closes, le piano fermé, la toile vierge sur le chevalet, avant, juste avant la première ligne tracée, l’ébauche de l’histoire en couleur, lorsque dorment encore les cieux et les rivières dans les tubes de bleu outremer et de terre de sienne.
Elle était une enfant heureuse, que chacun jugeait un peu sotte parce qu’elle était mince et musclée, costaude comme un petit garçon, et joviale comme un palefrenier. Elle criait fort, riait de même, inventait des jeux compliqués qu’elle abandonnait très vite, et dans lesquels elle entraînait ses amis, Coco, Romarin, Jackie-Garçon, Manino. Ils courraient ensemble dans les allées sauvages, à l’assault du grand jardin dont ils n’arrivaient jamais à épuiser les trésors. Ils retrouvaient à chaque saison les mêmes arbres aux mêmes places, les mêmes massifs de fleurs, les mêmes croassements de grenouilles dans ce qui avait été un bassin, cent ans plus tôt. Les tonnelles s’effondraient sous le poids des roses, ils en faisaient des chateaux et des villages d’indiens, au grè de leur imagination et de leurs dernières lectures. Ils regardaient les fourmis, les abeilles venaient marcher sur leurs bras nus, les mulots détalaient à leur approche. En ce temps là, l’araignée ne s’appelait pas mygale, le scorpion n’avait pas encore envahi le carcassonnais ; on pouvait laisser les enfants jouer des après midi entières dans l’endroit le plus reculé du parc, sans crainte de les retrouver souillés, blessés, violés et perdus à tout jamais. C’était la guerre quelquepart, mais la peur n’existait pas encore pour les petits enfants. Ils étaient protégés.
On l’avait habituée à ne jamais crier pour rien, à retenir ses larmes, à serrer les dents et à rester maîtresse de ses réactions en toute occasion : elle avait l’exemple des adultes qui l’entouraient. Dans le calme olympien de son grand père, elle lisait sa souveraineté sans partage sur sa famille, sa maison, sa propriété, ses chevaux, son village et les hameaux avoisinants. Elle savait, avec une certitude en elle plantée comme un tronc d’arbre, qu’un jour elle serait à son tour souveraine du même royaume. En attendant, elle devait apprendre, comme lui et à ses cotés, à parler aux fleurs et aux chevaux, à flatter de la main et de l’oeil les plantes et les arbres, à gouter l’eau de pluie au moment où elle tombe du ciel droit dans les lêvres entr’ouvertes, et à poser sur toutes choses un regard aigu pour en comprendre les besoins et les devoirs que nous avons envers chacun, hommes, bêtes ou plantes. Car il lui était imposé, de naissance, d’apprendre à pratiquer cette science de bonté sans laquelle toute vie est inutile.
Elle s’y conformait souplement. Sage, elle s’évertuait à l’être tout au long des jours, en classe, à table, au jardin, dans le bain, en voyage en autocar, et jusque sur le petit banc de bois étroit et dur, lorsqu’elle tenait les rênes de Gaspard le cheval bai, sous l’oeil attentif de son grand pêre.
Ainsi passèrent les années, de passages en passages. Puis, un jour malencontreux, elle ne le fût plus, sage : c’est alors qu’elle s’apperçut qu’elle était rentrée dans une autre vie, que son enfance était terminée et qu’elle avait grandi.
Lise Genz

J’étais bien, à vous lire…déguster serait mieux.
Que serait devenue l’enfant si l’apprentissage de la vie lui avait été donné sans la casser? De bonnes raisons, souvent, mais avec le fouet dans les yeux et la voix.
Partance.
Je disais à ma fille qui en est à 35 semaines de sa grossesse : repose-toi, ce petit a droit à ses 9 mois de paradis, parce qu’après sa venue au monde, il faut bien s’adapter à la réalité de ce monde. On était si bien avant.
Allez Claudine !
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